14 mars 2012

Pierre Schoendoerffer : un homme de vérité

 Nous sommes à Cannes, le 17 mai 2010, il est presque midi... (un clin d'œil à La 317ème section)

Ci-dessous, un article que j'avais fait paraître il y a quelques années maintenant.

L’année 2003 aura été un bon cru pour les admirateurs de l’œuvre pluridisciplinaire de Pierre Schoendoerffer ; ainsi ce n’est pas moins d’un roman et d’un film dont le réalisateur-écrivain de « La 317ème section » et du « Crabe-tambour » nous a gratifié.

En mars tout d’abord sortait « L’aile du papillon » (Ed. Grasset, 280p.), un roman de facture typiquement schoendoerfferienne, avec temps et contre-temps, récits à plusieurs voix, rencontres qui esquissent, en fin de compte, la réalité et la complexité de l’âme humaine, tout cela autour d’un événement tragico-maritime.

De nos jours, durant une course en solitaire, suite à la rupture d’une manille « à cinquante balles », un jeune marin, Roscanvel, se trouve entraîné dans une suite d’événements dramatiques. Tout commence par une collision avec un navire marchand, puis la montée à bord de ce navire « poubelle » à l’équipage composé d’un Commandant douteux, de marins traîne-misères de plusieurs pays, c’est enfin la découverte d’une autre vie ... Puis c’est l’incident, l’enchaînement arithmétique du désastre, le grain de sable dans toute la mécanique qui conduiront finalement Roscanvel à être condamné pour … mutinerie et meurtre. Qu’a fait exactement Roscanvel ? le jeune marin sera-t-il condamné ? le livre contant son aventure verra-t-il le jour et sous quelle forme ? le narrateur-écrivain et son filleul de marin seront-ils vraiment toujours les mêmes après cette aventure ? Une histoire d’honneur et de fidélité dans la plus pure tradition des Conrad, Stevenson, Melville et autres sondeurs de l’âme humaine.

Deux voix dans ce récit, deux natures, deux âges aussi : Roscanvel, le marin d’exception, ingénieur brillant, fougueux, têtu – comme un breton – , et le narrateur, plus âgé, ancien légionnaire, ancien d’Indochine, écrivain quelque peu désabusé, aimant bien l’aventure mais aussi les bars bretons et leurs breuvages. Cela nous donne d’ailleurs quelques pages superbes d’envolées lyriques, comme par exemple la description « marine » du bar Le Cap Horn, avec Jenny son attachante tenancière - « un grand Capitaine » - et ses clients, cariatides de comptoir, frères de misère, fidèles à on ne sait quoi mais « qui doit exister », d’aucuns à « visages de souque-misères », à l’air « absents et vague de pré-salés au pâturage », « la vodka aidant, le lait de la tendresse humaine coulera bientôt dans leurs veines ». Mais tous ne sont pas rentrés dans le rang…

Roscanvel charge donc son aîné d’écrire son histoire ; ceci sera le prétexte à un échange, fructueux et révélateur, entre les deux hommes, soulignant la question de l’interprétation des faits, de leur éclairage et en définitive de leur réalité « objective » car celui qui écrit n’est pas celui qui a vécu les événements. Il y a celui qui relate, verbalement, ce qui lui est arrivé et celui qui écrit, qui fait exister sur du papier des « choses » arrivées à un autre ; mais écrire c’est aussi juger. Nous sommes là dans une logique parfaitement conradienne du récit à multiples voix/voies, de constructions signifiantes et à la structure narrative magistralement exposée.

Grâce à ce dia-logue, au fur et à mesure des faits et des contradictions apparentes ou non, volontaires ou non, nous approchons l’humanité de l’homme, sa grandeur mais aussi son horreur ; « cette turbulente et déraisonnable humanité »…

Les schoendoerfferiens retrouveront dans ce roman des accents de ce qu’ils ont aimé par le passé dans l’œuvre de l’académicien (évocations de contrées ultra-marines, personnages bien campés et attachants, la confrontation de l’homme à la fatalité, le dépassement de soi, etc.) mais les lecteurs nouveaux y trouveront ironie, inquiétude métaphysique, lyrisme, le tout exprimée dans une langue de marin : claire, juste, vraie dirait-on. Voilà le premier beau cadeau que nous a offert Pierre Schoendoerffer avec son roman.

Le 1er juillet 2003, enfin, quelques privilégiés ont pu voir en première mondiale dans le cadre prestigieux de l’École Militaire, en présence de toute l’équipe du tournage et des acteurs, la projection du dernier film de Pierre Schoendoerffer. Tiré de son avant dernier roman éponyme intitulé Là-haut, ce film, là encore - davantage peut-être que dans « L’aile du papillon » - nous fait retrouver le « monde schoendoefferien ». Y jouent de grands acteurs français avec lesquels le réalisateur a déjà travaillé, tels Bruno Cremer, Jacques Perrin, Claude Rich, Jacques Dufilho, ainsi qu’une figure comme Patrick Chauvel, rapporteur de guerre mondialement reconnu (1). Nous y retrouvons des thèmes chers à l’écrivain-cinéaste : l’amitié, les Armes (avec un A majuscule), l’honneur, la fidélité à la parole donnée.

Le film nous relate une histoire peu commune. Henri Lanvern, un cinéaste, tourne un film dans les hautes régions de la Thaïlande, non loin du Laos ; nous sommes en juillet 1978. Un soir, à la fin du tournage, Lanvern réuni son équipe et annonce qu’il part trois jours en repérages. Il disparaît. En fait, il est parti à la recherche d’un vieil ami de guerre, le Général Cao Ba Ky, évadé d’un camp de rééducation du Pathet lao (communiste laotien).

Rentré sur Paris, l’équipe de Lanvern apprend par les médias que ce dernier a été fait prisonnier par les laotiens de Vientiane et qu’il va être jugé comme « espion impérialiste » ! Il risque la mort.

Qui est ce Lanvern ? Pourquoi a-t-il déserté son film ? Comment a t-il été capturé au Laos ? Une jeune journaliste (Florence Darrel, une nouvelle dans le monde de Schoendoerffer) part à la rencontre du disparu en enquêtant auprès des proches du cinéaste. La personnalité de Lanvern se découvre peu à peu, l’investigation dévoile les secrets des uns et des autres, la jeune journaliste apprend à connaître celui qu’elle n’a jamais vu ni rencontré. 

Mais au cours de ses recherches, la journaliste ne rencontrera pas seulement des personnages riches et hauts en couleur, elle découvrira un monde qu’elle ne connaît pas : l’Indochine, la guerre, la camaraderie, la fidélité à la parole donnée, le monde de ceux qui peuvent dire de Lanvern : «c’était un des nôtres», tels que le disent les personnages de Joseph Conrad dans la quasi totalité des romans et nouvelles (les fameux Conway boys).

Ce film - qui devrait sortir en salle dès qu’un distributeur sera trouvé - ravira les affidés de Schoendoerffer et peut-être moins les non-initiés, tant nous sommes dans une œuvre faite de signes de reconnaissance, de connivence (personnages, mots, extraits des films personnels et professionnels de l’auteur, etc.). Un petit goût amer toutefois en descendant les marches de l’amphithéâtre de l’École Militaire. Pensif, en nous dirigeant vers la salle du cocktail - offert par le Général de Corps d’Armée Marcel Valentin, Gouverneur Militaire de Paris - le film Là-haut nous apparaissait un peu comme un film testament, une œuvre faisant boucle dans la production de Pierre Schoendoerffer. Mais, le « quart » militaire en main (perçu réglementairement à l’entrée de la salle) et les spiritueux aidant, cette amertume laissa finalement place non seulement à la joie d’avoir vu un film nous ayant arraché à un quotidien déliquescent pour nous emmener vers des terres idéales, mais encore au plaisir de discuter avec les acteurs et surtout avec l’enchanteur académicien français.

Notes : 
(1) « Rapporteur de guerre », Oh ! Editions, mai 2003, 297 p. Patrick Chauvel fait aussi partie de la « famille Schoendoerffer » ; il est également photographe de plateau de tous les derniers films du cinéaste.

Iconographie :
http://galeriedephotos.moncinema.com/NF-B-mc-3-2252-30672/tapis-rouge/cannes-2010-jour-6-17-mai/lundi-17-mai/

Pierre Scoendoerffer, in memoriam (1928-2012)

« Il disait en tout cas la vérité, la vérité libérée des oripeaux du temps. Que l’imbécile s’effare et frissonne ; l’homme digne de ce nom admet ces choses et peut les contempler sans sourciller (…) Pour affronter cette vérité il a besoin de tout ce qu’il y a d’authentique en lui, de toute sa force innée. (…) il faut une foi délibérée ».         

Joseph Conrad, Le cœur des ténèbres, chap.3.

Les amis de Pierre Schoendoerffer – « Schoen », comme l’appellaient ses intimes – sont bien tristes aujourd’hui 14 mars 2012. L'Académicien, le grand cinéaste et romancier nous a quitté.

Un homme de sensibilité et de retenue...

Peu de cinéastes, comme Pierre Schoendoerffer, ont si bien restitué l’histoire récente de notre pays, précisément depuis 1945. En quelques films, il a donné aux spectateurs, il a offert pourrait-on dire, une vision esthétique sur la guerre et les hommes de guerre ; toujours en partant du singulier pour atteindre l’universel, il a tracé une œuvre unique, non seulement en servant de modèle à nombre d’autres cinéastes – français et étrangers – mais aussi en laissant dans les toutes les mémoires, des modèles d’humanité.

Néanmoins, petite consolation, nous pourrons toujours renouer avec le plaisir de (re)voir ou de (re)lire ses œuvres. La dernière en date, nous fut livrée le 5 mai 2004, quarante-huit heures avant la célébration du cinquantenaire de la chute de Dien Bien Phu, avec la sortie du film : « Là-haut ».

Depuis 2002 ce film était terminé, mais il fut difficile pour « Schoen » de trouver un diffuseur. « Là-haut » est tiré d’un des derniers romans de celui qui est aussi écrivain, rappelons-le, avec plus de cinq romans-récits, presque tous récompensés par de vraies instances littéraires françaises telle l’Académie Française.

Que relate « Là-haut » ? Nous sommes en 1975, une équipe de cinéma est sur les hauts plateaux de Thaïlande, pour tourner des plans d’un film intitulé « Un Roi au dessus des nuages ». Un jour, le cinéaste, Pierre Lanvern (Jacques Perrin), annonce à son équipe qu’il part, seul, en repérage pour trois jours. Il disparaît sans aucunes traces. L’équipe repart en France, le film est arrêté. Causant tout autant le désarroi et la stupéfaction que la colère et l’indignation, cette disparition va conduire une jeune journaliste (Florence Darrel) à enquêter sur cet homme « pas vraiment comme les autres ». On apprend vite que le cinéaste a été arrêté par le régime communiste Laotien et qu’il est menacé de la peine de mort pour espionnage : en fait de repérages, Lanvern est allé vers la frontière Lao pour participer à la fuite de son ami, un prisonnier laotien, le Général Cao Ba Ky, ancien soldat de l’Armée Française, bête noire des marxistes de Vientiane.

Enquêtant en France, la journaliste rencontrera ceux qui ont connu Pierre Lanvern, à commencer par celui qui dirige le journal où elle travaille (Claude Rich). Au fur et à mesure que son enquête progresse, la journaliste rencontrera – souvent de manière moins volontaire qu’elle ne le croit – la plupart de ceux qui ont connu Lanvern. Ainsi, peu à peu, elle découvrira – tout comme nous spectateurs – l’itinéraire et l’histoire de cet homme à présent menacé de la peine capitale dans un pays à dix mille kilomètres de là. Par son enquête, la jeune femme va pénétrer plusieurs « cercles » composés d’anciens militaires, de cinéastes, de membres des services secrets (Bruno Cremer), tout un monde dont elle ignorait jusqu’à lors l’existence. Parfois manipulée ou seulement « conduite gentiment », la naïve journaliste découvrira par facettes le disparu, en empruntant les traces de Pierre Lanvern, de sa douce adolescence bretonne aux fureurs de la guerre d’Indochine.

Mais ce n’est pas seulement une banale enquête historique que la jeune journaliste entreprend : celui qu’elle cherche à découvrir est au même moment entre la vie et la mort ! Il y a donc une tension supplémentaire puisque le sort de Lanvern se joue alors même qu’elle dévoile le cinéaste dans sa complexité d’homme aux multiples facettes (reporter, cinéaste et espion ?). La journaliste finira-t-elle son enquête ? Lanvern sera-t-il sauvé ? Laissons aux spectateurs le plaisir de le découvrir.

Dans « Là-haut », Schoendoerffer nous conduit de témoignage en témoignage vers des « territoires » qu’il affectionne : l’Asie, les hauts plateaux indochinois mais aussi la guerre, les hommes d’Armes, l’honneur et la fidélité.

Un film de Schoendoerffer est toujours un événement. Avec seulement quelques uns, il a marqué l’esprit de plusieurs générations de français, ravivant la mémoire de notre passé colonial et la grandeur de celui-ci. « Schoen » ne regarde pas ce passé avec des lunettes idéologiques : il nous montre ce qu’il a connu, avec simplicité, authenticité ; il nous parle de la guerre et de l’humaine grandeur de personnages rencontrés.

« Schoen » sait de quoi il parle, lui. A un peu plus de vingt ans, il est en « Indo », volontaire comme reporter pour le service cinématographique des armées. Il partage le quotidien des hommes engagés dans une lutte âpre pour la sauvegarde de l’Empire ; il sera fait prisonnier à Dien Bien Phu, subira les affres de la captivité dans les camps Viets-Minhs. En Indochine, il découvre l’humanité de l’homme engagé dans des situations extrêmes. Mais ce n’est pas une aventure individualiste qu’il entreprend là ; non, il filme, il grave sur la pellicule ce qu’il voit. Il y a le souci de relater, de faire partager ce qu’il a vu, connu. Il veut témoigner. Au sens étymologique, c'est un martyr de l'Indochine... Cette guerre fut à la fois marquante et révélatrice pour lui ; elle l'a révélé à lui même, comme se révèle un film dans son bain chimique. L'homme n'est plus le même ; il a grandi, il a mûri, il est plus profond.

Témoigner, « Schoen » le fera avec maestria ; et quand il témoigne, il sert. "Servir est le plus beau mot de la langue que je connaisse" disait un Barrès. Schoendoerffer le fera d’abord avec des reportages : avec les français, jusqu’en 1954, au travers de courts métrages officiels sur la guerre d’Indochine ; puis avec les américains, engagés eux-mêmes dans le conflit du Sud-Est asiatique qui est devenu la guerre du Vietnam (La Section Anderson).

Mais Pierre Schoendoerffer aime aussi la fiction. Grand lecteur et admirateur de Pierre Loti, il adaptera deux de ses romans, « Ramuntcho » tout d’abord, puis « Pêcheur d’Islande » en 1959, avec Jean-Claude Pascal et Charles Vanel. Le cinéaste a malheureusement été conduit à « trahir » quelque peu le roman en donnant une fin heureuse au film ; alors que dans le livre nous apprenons que « (…) par une nuit d’août, au large de la sombre Islande, furent célébrés ses noces avec la mer », dans le film, Yann revient et retrouve les siens. Ayant posé un jour la question au cinéaste, il m’a répondu que des contraintes émanant de la production l’avait conduit à modifier la fin écrite par Loti et contrevenir à ses souhaits d’être fidèle à l’œuvre originale. Schoendoerffer en était lui-même meurtri, désolé de cet « écart ».

Poursuivant dans la fiction, « Schoen » adapte bientôt, en 1965, son roman « La 317ème Section » ; ce sera un succès. Caméra à l’épaule, suivant jour après jour une petite section perdue dans la jungle souvent détrempées par les pluies de la mousson, le film a l’impact du documentaire authentique ; sans effets spéciaux (qui dans les films actuels font souvent office de scénario), sans moyens extraordinaires, c’est la réalité de la guerre d’Indochine que nous découvrons, brute, vraie : « Moi, j’l’aime bien c’pays. A c’dernier séjour au lieu d’vingt-sept mois, j’ai réussi à en tirer trente-trois, et j’ai aucune envie de rentrer en France ! », lance l'Adjudant Willsdorff au jeune Sous-Lieutenant Torrens.

Il fera une autre œuvre de fiction, assez peu connue malheureusement, avec en 1966 le film « Objectif 500 millions ». Une histoire de soldats perdus, de camaraderie, de fidélité et toujours de panache. L’acteur principal du film, le Capitaine Richau (ex-officier parachutiste, passé par les prisons de la république pour engagement OAS) est joué par Bruno Cremer, un autre disparu, une autre figure, une « gueule » du cinéma français. Tel un héros de Kipling, à un moment, le personnage principal du film lance : « Il n’y a que trois métiers pour un homme : Roi, poète ou Capitaine ; malheureusement, je ne suis pas poète… ». Il y a de la tragédie dans tous les films de Schoendoerffer, c’est d’ailleurs vraisemblablement un des fils rouges de son œuvre, celui qui révèle son classicisme, son universalité.

Quelques années plus tard, un autre film parlera d’Indochine mais aussi d’Algérie : « Le Crabe-Tambour », en 1977. Inspiré librement de la vie du regretté Lieutenant de Vaisseau Pierre Guillaume (son ami), « Schoen » nous parle de l’itinéraire d’un homme d’honneur, depuis les rizières tonkinoises jusqu’aux grands bancs non loin de terre-neuve, en passant par les geôles de la république (pour cause de fidélité à la parole donnée), sans oublier le départ de l’Indochine, à la voile, en solitaire sur une jonque : « Il faudra un jour quitter l’Indochine : quatre mois de mer ; après ça ira mieux », rappelle le médecin-capitaine évoquant la figure du Crabe-Tambour.

Puis, en 1982, viendra un film entièrement sur l’Algérie : « L’honneur d’un Capitaine ». Une veuve de guerre cherche à défendre la mémoire et l’honneur de son mari, tué dans le Djebel, accusé par un universitaire partisans, sur un plateau de télévision, de forfaiture et de torture. Mais de fait ce n’est pas seulement un homme qui est accusé, c’est l’Armée Française. Là encore, « Schoen », avec tact et justesse, relèvera le gant et livrera sa vérité, renvoyant les accusateurs à leurs fantasmes : « Torture, torture, vous n’avez que ce mot à la bouche ! A vous écouter en Algérie, l’armée française n’aurait fait que torturer », dit à la fin du film l'ex-Commandant Guilloux, excédé, lui-aussi passé par Fresnes.

Une illustration de la fidélité du réalisateur nous est donnée en 1989, avec Réminiscence, un documentaire. S'envolant vers les Etats-Unis, Pierre Schoendoerffer tente de retrouver les membres de la Section Anderson, vingt ans après... Au son de la septième symphonie de Beethoven (2ème mouvement - Allegretto), l'avion décolle pour le nouveau continent  ; en voix off, Schoendoerffer nous dit qu'il part retrouver ses "camarades, ses frères, ses amis"... Grâce à un énorme travail d'enquête, le cinéaste retrouve un certain nombre de survivants et les fait se retrouver autour de leur chef de section, Joseph B; Anderson Jr., alors cadre supérieur chez General Motors à Détroit (Michigan). Dans ce documentaire, Schoendoerffer met à l’œuvre ce qu'il affectionne particulièrement, ce qui l'intriguait en fait : l'impact de la guerre sur les hommes. Nous y voyons ces anciens GIs de la 1st Air Cav', pendant et après le conflit, et les scories de la guerre, les marques indélébiles qu'elle laisse, le creuset qu'elle fut, cette main de fer qui détruit mais aussi révèle les hommes ; en témoignent ces émouvantes retrouvailles entre les anciens membres de la section, autour de leur ancien chef de section, qui était vingt ans auparavant un jeune officier de 24 ans ("un Officier et un gentleman", comme il l'est dit dans le documentaire), un des premiers officier noir sorti brillamment en 1965, de West Point, l'équivalent américain de notre École Polytechnique et de Saint-Cyr. Une belle fresque sur l'homme et la guerre, un témoignage sur le temps qui passe, un beau documentaire sur la camaraderie, celle qui se forge dans le sang et la boue, celle qui demeure à jamais. 

Trois ans plus tard, « Schoen » sortait « Dien Bien Phu ». Avec des moyens qu’il n’avait jamais eu jusqu’à lors, le cinéaste reconstituait au Vietnam, avec l’aide des Vietnamiens, une bataille historique, la bataille ultime, celle qui restera dans les mémoires françaises comme Camerone dans celles des Légionnaires et de leurs amis. Souffrances, abnégation, courage, panache, nous trouvons dans ce film un véritable bréviaire des valeurs nobles, celles qui font la grandeur des nations et l’admiration de tous. Par delà la défaite de la garnison de Dien Bien Phu, l'incurie politique, malgré la tonalité « sombre » de ce film, sur une musique superbe de Georges Delerue, reste le souvenir d’hommes et de femmes admirables qui nous manquent tant aujourd’hui (je pense ici au Colonel Jean Sassi, ou encore au Commandant Pierre Guillaume, entre autres personnes). « Est-ce le châtiment Dieu sévère ? » entend-t-on au final, en voix-off (c’est d’ailleurs Schoendoerffer lui-même qui parle), alors que passent les colonnes de prisonniers se dirigeant vers les camps de la mort lente.

Avec sa dernière œuvre cinématographique, « Là-haut », les spectateurs retrouvent ce monde de Schoendoerffer.  Dans ce film, de multiples « flash-back » sont l’occasion de voir des extraits de toutes les œuvres du cinéaste, aussi bien ses reportages de guerre que ses films de fiction ou même personnels. Pierre Schoendoerffer semble alors boucler la boucle, clore, semble-t-il, le chapitre de l’Indochine et de l’Algérie. Il fallait peut-être cinquante ans pour pouvoir le faire. Il n’en demeure pas moins que tous ses films resteront dans les mémoires, et qu’ils serviront à restaurer une autre vérité, à sauver la dignité de ceux qui ont combattu pour l'Empire d'abord, puis pour l'Union Française ensuite.

Adieu Monsieur Schoendoerffer ; vous étiez unique et vos talents artistiques nous ont réchauffé le cœur, élevé nos esprits, nourri nos mémoires. Notre dette à votre égard est immense. Un grand merci pour ce que vous nous avez offert le long de votre vie au travers de toutes vos œuvres.

Nous pensons ici à sa famille, à ses proches, et nous leur adressons toutes nos condoléances.

Un passionné...

Iconographie :
Dernière photo : http://www.ecransdelamer.com/wp-content/uploads/2011/05/PSchoendorfferParThGoisque.jpg
On ira voir avec un grand plaisir le site du photographe Thomas Goisque et suivre Pierre Schoendoerffer, là bas, à Hanoï et sur les hauts-plateaux du Tonkin. De superbes images.
Voir à cette page : http://www.thomasgoisque-photo.com/site.php?page=reportages&spec=avent&id=98
 
Photo du début : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/20/Pierre_Schoendoerffer_%C3%A0_la_Cin%C3%A9math%C3%A8que_fran%C3%A7aise.jpg

24 février 2012

Une autre réalité dans les relations internationales

Curieusement, la politique internationale ne semble pas passionner nos candidats à la présidentielle. Celle-ci est purement et simplement « zappée », à croire que ce qui peut se passer ici où là n’interroge pas la France et ceux qui aspirent à la diriger. La réalité, c’est que c’est tout le contraire qui est vrai. Ce qui se passe en Syrie, par exemple, doit être débattu ; car il y a à débattre, c’est le moins que l’on puisse dire...

Pour paraphraser un peu Descartes, nous pourrions dire que par les temps qui courent, l'équité, l'objectivité ne sont pas les choses du monde les mieux partagées. C'est bien simple, ne sont diffusé par les médias de masse que ce qui va dans « le bon sens idéologique » du moment ; tout est orienté dans un seul but : présenter une situation binaire, avec d'un côté « les bons », de l'autre les « méchants ». Tout est tellement plus simple après... Le seul problème c'est que la réalité n'est jamais aussi si simple que cela... Et prendre des décisions à partir d’une réalité tronquée, viciée, inadéquate ne peut conduire qu’à des actions erronées, néfastes, dangereuses pour la paix et la stabilité des relations internationales.


Une vidéo

Il y a une vidéo qui circule sur internet depuis quelques jours au sujet de la Syrie. On y voit une jeune femme française, journaliste au Figaro, (blessée au court d'un affrontement entre les forces de l'ordre syriennes et des insurgés) ; cette journaliste demande son rapatriement pour raison médicale. La vidéo en question, tournée par les insurgés, est purement et simplement "mise en scène". Certes, la jeune femme est sûrement blessée, et son état mérite vraisemblablement une évacuation vers la France.
The medium is the message : Savoir communiquer...


Mais regardez donc bien la vidéo. Observez le cadrage, observez la lumière (la vidéo est pourtant tournée à « presque 15H00 » dit la jeune femme). Tout est fait pour dramatiser la séquence. Ce n'est pas un hasard ; c'est juste de la manipulation. Ce qui ne veut pas dire que c'est faux ! Juste "arrangé"... 

Par une vidéo comme celle-ci, ce qui est visé, ce n’est pas la raison mais le pathos ; ce n’est pas l’intelligence mais l’émotion. La technique est connue : on prend un élément vrai au départ, et l'on y ajoute des "ingrédients" pour faire passer un « autre message », plus… subtil. Mais qui dit cela ? Dans quel média souligne-t-on ce fait ? Nulle part. Pourtant la presse est libre en France, dit-on.

Un appel téléphonique à l’Ambassade de France ne suffisait-il pas pour que les autorités françaises soient au courant de la situation d’Edith Bouvier ? Ces journalistes n’avaient pas de téléphone portable ? Ils n’avaient pas le numéro de l’Ambassade ? Le confrère photographe d’Edith Bouvier  - qui intervient, lui aussi dans la vidéo - dit qu’il a pu accéder à internet (certes difficilement précise-t-il). Par internet ne pouvait-il donc pas contacter la même Ambassade ? Internet ne marche « pas très bien », ajoute le journaliste ; mais ils ont pu néanmoins passer la vidéo sur Youtube.

Ces journalistes sont avec les insurgés ; la journaliste du Figaro est, dit-on, « actuellement soignée dans un hôpital clandestin tenu par l'opposition ». Même si ces journalistes ne prennent pas partie (ce qui reste à voir), le fait qu’ils soient dans l’un des deux camps, les rend particulièrement et nécessairement vulnérables aux assauts menés par l’autre camp. Ainsi entendre le (décevant) ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, dire «La responsabilité du régime syrien est pleinement engagée», et aussi le « boss » de celui-ci (Nicolas Sarkozy) qualifier jeudi 23 février «d'assassinat» la mort des deux journalistes, fait que nous ne sommes plus dans le discours rationnel et sérieux. Nous sommes, par ce genre de propos, dans le champ du récit fabriqué.

On se rappelle qu’un autre journaliste français, Gilles Jacquier, est mort à Homs le 11 janvier 2012 ; les autorités françaises avaient immédiatement incriminé les forces de l’ordre fidèles à Damas. Cependant, encore à ce jour, rien ne permet d’affirmer que les auteurs de cette mort soient les forces de l’ordre en question. Il semblerait même que ce soit le contraire (1), sachant que des policiers syriens ont été tués au même moment, au même endroit, par le même tir de mortier.

On le voit, tout est fait pour « axer » la réalité, tout est fait pour incriminer toujours le même camp ; nous sommes typiquement en présence de ce que l’on appelle un « story telling », un discours-écran de fumée (la réalité n'étant jamais monocausale), un récit (re)construit, pour masquer les faits et générer, induire une adhésion (forcée) du public.


Une multitude d’acteurs dans les relations internationales; et plus uniquement étatiques.
Nous sommes dans un monde post-Westphalien…


Les idées à l’endroit

Dans son dernier ouvrage, The future of Power (2011), Joseph S. Nye Jr., souligne qu’aujourd’hui, dans nos sociétés de l’information, « le récit devient la devise (currency) du soft power* » (p.104). L’expérience syrienne nous en apporte un bel exemple, si l’on peut dire. Les lignes de communication, l’information, nous dit également le professeur à la Kennedy School of Government de l'Université Harvard, ne circulent plus désormais en lignes droites (entre deux gouvernements) mais bien plus comme dans une structure en étoile (avec des lignes entre gouvernements, publics, sociétés, médias et organisations non gouvernementales). Les choses sont plus compliquées. Par ailleurs, ajoute-t-il, pour vaincre dans ce monde de réseaux, les acteurs doivent penser davantage en termes d’attraction et de co-option plutôt qu’en terme de commandement (p.101). Ainsi, l’on ne dit pas, brutalement, « nous allons renverser le pouvoir syrien (ceci  pour servir tel intérêt particulier) car tel est notre volonté » ; mais l’on tient un discours plus « sophistiqué » : les autorités syriennes répriment de « gentils insurgés », elles oppressent « le peuple syrien », font souffrir des journalistes qui font « honnêtement » leur travail, ce qui demande donc, de la façon la plus urgente, une intervention militaire extérieure pour venir en aide aux populations.

Une fois l’adversaire déshumanisé, il devient « légitime » et plus aisé de l’éliminer, l’opinion étant « formatée », les consciences anesthésiées. La rengaine est connue ; rappelons-nous la Serbie, l’Irak, la Libye, etc. Il ne s’agit pas de défendre tel ou tel chef d’État, tel ou tel régime ; mais simplement de tenir un discours réaliste et non idéologique sur les relations internationales. Une rude tâche !

Notes :
* Nous prenons l’option ici de ne pas traduire ce terme, sachant qu’il est assez complexe et qu’il va bien au-delà, dans son acception, de ce que peuvent nous dire tel ou tel vulgarisateur journaliste. Définir ici, en quelques lignes, ce concept serait non seulement ridicule mais aussi hors sujet. Renvoyons plutôt le lecteur intéressé, à l’ouvrage de Nye, Soft Power: The Means to Success in World Politics (2004) ou alors à son dernier ouvrage dans lequel il reprend et développe également le sujet.
Ajoutons néanmoins l'intelligence des québécois avec leur traduction du terme "soft power" par  "puissance discrète". Il n'y a pas mieux, à mon sens.

(1) Le journal Le Figaro dit que le grand reporteur aurait été la victime d’une « bavure » des insurgés. Cf. http://www.francesoir.fr/actualite/international/syrie-gilles-jacquier-a-t-il-ete-tue-par-des-rebelles-176416.html

16 février 2012

Comprendre les enjeux de la crise syrienne

Afin de ne pas subir la désinformation à l’œuvre au sujet de ce qui se passe en Syrie, un excellent rapport est à lire sur le site du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R). Ce travail a été accompli suite à un voyage effectué du 3 au 10 décembre 2011 en Syrie par une délégation internationale d’experts, non seulement du CF2R mais aussi du Centre International de Recherche et d’Études sur le Terrorisme & d’Aide aux Victimes du terrorisme (CIRET-AVT).

En plus de dénoncer la stratégie de désinformation, ce rapport développe avec clarté et impartialité le contexte, les enjeux de ce qui se passe à Damas. Eric Denécé (directeur du CF2R), qui parle de « libanisation fabriquée », souligne que le dossier iranien conditionne largement la gestion de la crise syrienne. Dans son compte-rendu, il décrypte les événements survenus depuis le 15 mars 2011, catégorise et détermine les acteurs de l’opposition au régime de Bachar al-Assad, critique les atermoiements, les rigidités et les erreurs de jugement du pouvoir syrien, donne les éléments sur la dimension internationale du conflit, et propose des pistes de réflexion sur ce qui pourrait advenir de la situation.

Avec ce rapport, nous avons enfin les éléments pour apprécier les enjeux de la crise syrienne ; ce qui n’était pas facile jusqu’à présent, il faut le dire, compte-tenu du bombardement médiatique intensif conjoint anglo-saxon, qatari et israélien (relayé avec zèle par les médias français).

Il faut souligner cet excellent travail, à la fois salutaire et nécessaire, lequel nous permet d'exercer notre jugement en toute connaissance de cause.

On peut lire le rapport en suivant ce lien :
http://www.cf2r.org/images/stories/RR/rr11-syrie-une-libanisation-fabriquee.pdf 



Post scriptum :
Parfois, lorsque l’on veut avoir un avis sur un film que l’on envisage de voir, on se tourne vers certains critiques bien précis. S’ils démolissent le film, s’ils l’éreintent, c’est que le film  est assurément bon, tant on connaît parfaitement les « goûts » de ces critiques et qu’ils sont aux antipodes des nôtres.
Ainsi, en va-t-il de ce rapport du CF2R sur la Syrie. Voilà qu’un affidé du journal Le Monde  - un ancien diplomate, Ignace Leverrier - l’attaque méchamment ce jour (16/02/2012) sur son blog ("blog invité", comme ils disent). Cette attaque est un très bon signe ; le rapport a touché juste, c'est certain. 
Est-il besoin de rappeler que Le Monde est le journal de la pensée unique, quintessence du politiquement correct, parangon de la vertu pharisienne, véhiculant ad nauseam la vulgate des élites mondialisées, porte-voix et relai de la vision américano-centrifugée du monde, le bulletin des ploutocrates antinationaux ?

Cf. pour les courageux :
http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/02/16/un-nouveau-rapport-sur-la-syrie-partiel-partial-et-fabrique/